La chronique de Ouassim Mehadi
Le conclave tenu ce 1er octobre à Alger, autour du projet pharaonique SoutH2 Corridor regroupant l’Algérie, l’Autriche, l’Allemagne, l’Italie et la Tunisie, est historique à plus d’un titre. Les cinq pays ont choisi de donner une structure géopolitique à une ambition qui, jusqu’ici, relevait surtout des études et des annonces. Le véritable enjeu du SoutH2 Corridor ne se mesure pas seulement en kilomètres de canalisations ou en millions de tonnes d’hydrogène. Il se mesure à la place que l’Algérie pourrait occuper dans la future architecture énergétique de l’Europe. Leur déclaration commune présente le SoutH2 Corridor comme un instrument d’intégration régionale et de coopération énergétique et industrielle. Et c’est précisément cette dimension qui mérite d’être soulignée : pour Alger, le projet ne consiste pas simplement à trouver un nouveau débouché à une production énergétique. Il peut constituer un moyen de transformer la relation avec l’Europe.
La création d’un dialogue ministériel régulier et d’un secrétariat dédié, avec le soutien de l’ONUDI, donne désormais au corridor une architecture institutionnelle. Cette évolution est essentielle. Elle permet de passer d’une logique de coopération ponctuelle à une véritable organisation commune, capable d’associer États, entreprises et investisseurs.
Dans cette nouvelle configuration, l’Algérie n’apparaît pas comme un simple point de départ d’une infrastructure traversant la Méditerranée. Elle se trouve à l’origine de la chaîne de production appelée à alimenter le corridor.
Le consortium ALTEH2A, constitué à partir de l’accord signé en octobre 2024 entre Sonatrach, Sonelgaz, VNG, Snam, SeaCorridor et Verbund Green Hydrogen, illustre cette évolution. L’objectif est clair : développer en Algérie la production d’hydrogène destiné ensuite au marché européen. Les premiers résultats de l’étude de faisabilité sont annoncés pour 2027.
Le potentiel du projet donne une idée de son ambition : quelque 3 300 kilomètres de corridor, avec plus de 65 % des infrastructures susceptibles d’être réutilisées, et une capacité d’importation envisagée dépassant 4 millions de tonnes par an. L’Italie jouera le rôle de trait d’union entre les deux rives de la Méditerranée, avant l’acheminement vers l’Autriche et l’Allemagne. Mais le point de départ énergétique et industriel du dispositif sera, lui, largement algérien.
Des défis multidimensionnels
Construire les infrastructures ne suffira pas. Encore faut-il que l’hydrogène produit trouve des consommateurs capables de s’engager sur la durée. C’est pourquoi l’alliance des acheteurs constitue l’un des éléments les plus cruciaux de la nouvelle étape franchie à Alger. Son objectif est de structurer une demande européenne suffisamment solide pour donner aux producteurs la visibilité nécessaire à leurs investissements. Autrement dit, le corridor ne pourra devenir une réalité industrielle que si production, transport et consommation avancent ensemble.
Pour l’Algérie, cette exigence peut également devenir une opportunité. Car produire de l’hydrogène ne représente qu’un premier niveau de création de valeur. Le véritable potentiel se situe dans tout ce qui peut se développer autour de cette nouvelle économie énergétique. C’est ici que le projet prend une dimension particulièrement intéressante pour l’économie algérienne. Le pays dispose déjà d’un important savoir-faire énergétique, d’acteurs industriels établis, d’infrastructures de transport et d’une longue expérience des relations énergétiques avec l’Europe. À cela s’ajoute un potentiel considérable en matière d’énergies renouvelables. La combinaison de ces atouts pourrait permettre de développer progressivement une chaîne industrielle beaucoup plus large : production d’électricité renouvelable, électrolyse, dessalement, stockage, équipements, ammoniac, acier vert ou encore engrais décarbonés.
L’enjeu est donc de faire en sorte que l’hydrogène ne soit pas simplement une nouvelle matière première exportée depuis l’Algérie vers l’Europe. Il peut devenir le point de départ d’un tissu industriel générateur de technologies, d’investissements, de compétences et d’emplois. C’est une différence fondamentale.
Pendant des décennies, la relation énergétique algéro-européenne a principalement reposé sur les hydrocarbures. Le SoutH2 Corridor ouvre la possibilité d’un modèle plus sophistiqué : une coopération dans laquelle l’énergie circule, mais où les capitaux, les technologies, les savoir-faire et les investissements industriels circulent également dans les deux directions.
La montée en puissance de l’Algérie
Le gaz ne disparaît donc pas de cette relation. L’hydrogène peut au contraire prolonger et élargir un partenariat énergétique déjà profondément établi. L’évolution du marché mondial de l’énergie renforce cette perspective. Les crises récentes ont rappelé aux économies européennes qu’une politique énergétique ne peut plus reposer uniquement sur le prix des molécules. La sécurité des approvisionnements, la diversification des sources, la résilience des infrastructures et la capacité à disposer de partenaires fiables sont devenues des considérations centrales.
Dans ce contexte, la position de l’Algérie est particulièrement intéressante. Sa proximité avec l’Europe réduit les distances par rapport à d’autres régions productrices. Son expérience d’exportateur d’énergie constitue un avantage institutionnel et industriel. Ses infrastructures existantes offrent également la possibilité d’envisager une transition progressive vers de nouveaux usages.
Surtout, son potentiel solaire donne au pays une ressource renouvelable susceptible de soutenir, à long terme, une production massive d’électricité destinée notamment à l’hydrogène. L’Algérie ne part donc pas d’une page blanche. Elle possède déjà une partie des fondations nécessaires. Le SoutH2 Corridor pourrait finalement avoir une portée qui dépasse largement celle d’un projet énergétique.
Il dessine une nouvelle géographie économique : celle d’une Méditerranée conçue comme un espace de connexion entre les ressources renouvelables d’Afrique du Nord et les grands bassins industriels européens. Dans cette architecture, l’Algérie peut occuper une position centrale.
La signature d’Alger ne clôt donc pas le projet. Elle ouvre une phase beaucoup plus exigeante : transformer les engagements politiques en décisions d’investissement, les études en infrastructures et le potentiel énergétique en valeur industrielle. C’est là que se jouera la véritable réussite du SoutH2 Corridor.
Pour l’Algérie, l’enjeu est considérable : ne pas seulement exporter l’énergie de demain, mais contribuer à fabriquer l’industrie qui l’accompagnera. Le corridor peut ainsi devenir davantage qu’un gazoduc reconverti ou qu’une route de transport d’hydrogène. Il peut être l’un des premiers grands axes d’un partenariat euro-algérien fondé sur les énergies renouvelables, l’industrie et la création de valeur partagée. Et dans cette nouvelle carte énergétique de l’Europe, l’Algérie n’aurait plus vocation à être simplement au bout d’un réseau. Elle va en devenir l’un des points d’ancrage.










