Indépendante depuis 1960, la Mauritanie n’a été officiellement reconnue par le Maroc qu’après près de huit années d’attente.
Fidèle à sa doctrine expansionniste à l’égard de tous ses voisins (sahraoui, algérien et mauritanien), Rabat a toujours mesuré l’importance stratégique de Nouakchott, verrou géopolitique et corridor vers l’Afrique de l’Ouest.
Jusqu’en 1968, le Maroc disposait au sein de son gouvernement d’un portefeuille spécifiquement consacré aux affaires de Mauritanie et du Sahara marocain, signe de la centralité de la question mauritanienne dans la stratégie de Rabat.
Le président mauritanien actuel, comme tous ses prédécesseurs, se méfie de ce voisin irascible et belliqueux, et s’efforce de maintenir une position d’équilibre. Cette prudence s’explique aussi par la capacité de nuisance de Rabat, qui accueille des figures de l’opposition mauritanienne et dispose de relais économiques importants en Mauritanie.
Or, la Mauritanie subit aujourd’hui de fortes pressions émiraties, destinées à l’éloigner de l’Algérie et à l’attirer dans l’orbite des Accords d’Abraham.
Ces pressions ne sont pas indépendantes de la stratégie marocaine. les Émirats sont eux-mêmes poussés par un Maroc qui redoute l’isolement stratégique (le scénario catastrophe de l’insularité).
Rabat cherche à ne pas se retrouver pris en étau entre l’Algérie, le Sahara occidental et une Mauritanie qui s’éloignerait de son orbite. Son objectif est donc de verrouiller son flanc sud, de préserver sa profondeur stratégique vers l’Afrique de l’Ouest et de limiter l’influence algérienne.
Cette stratégie s’appuie sur des relais économiques et diplomatiques, ainsi que sur des pressions directes visant à faire capoter certains projets algériens en Mauritanie , notamment dans le domaine des hydrocarbures.
Cet enjeu apparaît clairement avec le gazoduc Nigeria-Maroc. La Mauritanie en est un maillon essentiel, et son adhésion est déterminante pour les ambitions énergétiques et commerciales marocaines. Le tracé doit en outre longer les côtes du Sahara occidental, dont le statut demeure contesté.
La même logique s’applique au corridor Tindouf-Zouérate, qui offrirait à la Mauritanie une alternative aux circuits commerciaux dominés par le Maroc. Il pourrait réduire sa dépendance aux produits acheminés depuis le Maroc, vers le marché mauritanien comme vers le Sahel. Son développement revêt ainsi une double dimension, commerciale et géopolitique. À cette rivalité économique s’ajoutent des points de friction territoriaux, à commencer par Guerguerat.
Par « pragmatisme économique », Nouakchott a néanmoins consolidé son dispositif au PK55, où se trouvent un poste frontalier et douanier, ainsi que des infrastructures importantes : scanner pour poids lourds, pont-bascule et installations de contrôle.
À l’extrême sud du Sahara occidental, Lagouira constitue un autre point potentiel de friction. Cette ancienne ville portuaire, située face à Nouadhibou, reste revendiquée par le Maroc mais se trouve de facto sous contrôle mauritanien. Rabat en fait un levier pour maintenir une pression continue sur le président mauritanien.
La question garde en effet une portée stratégique en raison de la proximité de Nouadhibou. Le Maroc a envisagé de réinvestir la zone, par une présence militaire et la réhabilitation d’anciennes installations, et des projets portuaires, logistiques et commerciaux ont également été évoqués. Leur concrétisation sous contrôle marocain modifierait le statu quo et pourrait ouvrir un nouveau foyer de tension avec Nouakchott.
Au total, la Mauritanie se trouve au centre d’une offensive coordonnée de pression et d’influence menée conjointement par Rabat et Abou Dhabi. Entre la carotte des investissements émiratis et le bâton de la capacité de nuisance marocaine, il s’agit de placer ce pays souverain sous contrôle permanent.
Tribune de Amar Belani Ancien ambassadeur, parue sur sa page officielle.

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