Par Mohamed Medjahdi
Nédroma n’a pas besoin d’inventer son antiquité. Elle n’a pas besoin de se prétendre romaine pour être grande. On a longtemps raconté qu’une cité romaine aurait existé ici. Léon l’Africain contribua à faire naître cette légende, ainsi qu’une étymologie séduisante mais jamais démontrée : « Ned-Roma », la rivale de Rome. Mais l’histoire, parfois, préfère la modestie aux légendes.
Aucun vestige, aucune inscription ne sont venus confirmer cette Rome imaginaire. Et peut-être est-ce mieux ainsi. Car Nédroma possède une histoire qui lui appartient.
Une histoire berbère, musulmane, méditerranéenne, faite de migrations, de dynasties, de commerce, de prières et de batailles.
Al-Ya’qubi évoquait déjà, au IXᵉ siècle, une cité appelée Falousen. Des siècles plus tard, le nom du Fillaoussène, cette montagne qui domine encore Nédroma, semble avoir conservé comme un vieux secret la mémoire de cette époque lointaine.
Puis vint le temps où Nédroma entra véritablement dans les chroniques. Al-Bekri, au XIᵉ siècle, la décrivit comme une ville considérable, établie au pied du Fillaoussène, entourée de murailles, bordée de jardins et de terres fertiles. Il y avait là une rivière, des vergers, des champs et, à quelques milles seulement, la mer.
Imaginez cette Nédroma ancienne. Les jardins bruissant sous le vent. Les eaux courant entre les vergers. Les marchands descendant vers les plaines. Les mulets chargés de marchandises. Les voix des habitants se mêlant à l’appel du muezzin. Une ville vivante. Une ville qui savait déjà que la géographie est parfois un destin.
Puis l’histoire lui donna un nom auquel la mémoire populaire allait pour toujours l’associer : Abdelmoumen. Issu des Koumia, Abdelmoumen Ibn Ali, futur fondateur de l’empire almohade, demeure dans la tradition le fils illustre de cette terre. On raconte qu’il aurait contribué au peuplement de Nédroma avec des hommes venus de grandes tribus venues d’ailleurs . La vérité historique est parfois difficile à démêler de la mémoire. Mais les noms, eux, restent. Ghomara. Zerahana. Sanhadja.
Ils sont comme des empreintes laissées dans la poussière des siècles. Et c’est peut-être cela, une ville ancienne : une succession d’empreintes que personne n’a complètement réussi à effacer.
Au cœur de la médina, la Grande Mosquée semble avoir compris avant nous que le temps n’est pas un maître absolu. Elle existait déjà au XIᵉ siècle.
Un morceau de cèdre provenant de son ancien minbar, découvert en 1900 et daté de 1090, porte encore une inscription coufique évoquant l’émir Sidi Ben Yousef Ben Tachfin. Le bois a vieilli. Les hommes ont disparu. Les dynasties se sont succédé. Mais la mosquée est là, toujours majestueuse. Son minaret, élevé en 1348 par les habitants eux-mêmes, raconte une autre histoire. L’inscription gravée dans le marbre précise qu’il fut construit avec leur argent et de leurs propres mains. Cette phrase mérite que l’on s’y arrête. Une ville ne se construit pas seulement avec des pierres. Elle se construit avec la foi, le travail, le sacrifice et la volonté de transmettre. Les habitants de Nédroma l’avaient compris. Ils bâtissaient pour eux, mais aussi pour ceux qu’ils ne connaîtraient jamais. Pour nous.
Autour de la cité, les murailles avaient autrefois la gravité des choses qui protègent. Nédroma fut aussi une ville militaire. Ses remparts, faits de briques et d’argile, entouraient la cité et s’ouvraient par plusieurs portes comme Bâb el-Casbah.
Des noms qui résonnent aujourd’hui comme des portes donnant non plus sur une ville, mais sur le temps. Les siècles ont été cruels avec les murailles.
Le nord et l’est ont perdu leur enceinte. Au sud et à l’ouest, quelques fragments résistent encore. On les utilise parfois comme murs de clôture ou de soutènement. La grande muraille militaire est devenue un simple mur. Elle a peut-être cessé de protéger la ville, mais elle continue de protéger quelque chose de plus fragile encore à savoir sa mémoire
Aujourd’hui, la ville a changé. La modernité a déplacé son centre de gravité. La ville nouvelle s’est étendue. Les anciennes limites se sont brouillées. La médina n’est plus exactement celle que décrivaient les voyageurs d’autrefois. Mais elle respire encore. La Grande Mosquée rassemble toujours les fidèles. Les commerces entretiennent le mouvement. Les souks gardent quelque chose de leur ancienne rumeur. Et dans les ruelles, derrière les murs fatigués, la vieille ville continue de vivre. Elle ressemble à une vieille dame qui vieillit en beauté.
Une vieille dame magnifique, peut-être, dont le visage porte les rides de mille années. Elle ne cherche plus à paraître jeune. Elle sait qu’elle a traversé trop de siècles pour avoir honte de ses rides. Ses murs sont ses rides. Ses portes sont ses souvenirs. Sa mosquée est son cœur. Et le Fillaoussène est son immense miroir.
Visiter Nedroma c’est visiter la ville d’Abdelmoumen. La ville des pierres et des jardins. La ville des minarets et des remparts. La ville qui, malgré les siècles, refuse de perdre la mémoire et ce grâce à l’association El Mouahidia de Nedroma.








