La chronique de Ouassim Mehadi

L’inauguration d’une usine de montage de smartphones Vivo à Oran ne relève pas du simple fait industriel. En s’associant à l’entreprise privée algérienne Smart Technologie Innovation (STI) sur un site de 7 000 m², le géant chinois (ancienne division du groupe BBK Electronics) engage l’Algérie dans une dynamique de transfert technologique dont la portée dépasse largement l’assemblage de téléphones. Le mouvement s’inscrit d’abord dans une stratégie chinoise bien connue de délocalisation de la production électronique vers des marchés émergents à fort potentiel de consommation, à l’image de ce que Pékin a déjà expérimenté en Éthiopie, au Nigeria ou en Égypte. La question de fond est la suivante : que retire réellement l’Algérie de ce type de partenariat, comparé aux offres européennes, turques ou coréennes ? La réponse tient dans une clause précise de l’accord;  l’augmentation progressive du taux d’intégration locale, associée au développement d’un écosystème industriel intégré lié à la filière smartphone. C’est ce curseur, plus que le seul volume de production, qui montre que l’Algérie monte réellement en gamme technologique et ne se contente pas d’un rôle de sous-traitance à faible valeur ajoutée.

Cette clause d’intégration progressive donne à l’opération une dimension doctrinale qui dépasse le seul cas Vivo. Elle s’inscrit dans la continuité de la stratégie algérienne de diversification post-hydrocarbures et de substitution aux importations, aux côtés d’autres jalons de souveraineté numérique déjà engagés, avec Ayrade SPA, qui a misé sur le cloud souverain. Le marché intérieur offre ici un socle particulièrement favorable : avec 84,34 % des Algériens de plus de 15 ans équipés d’un smartphone, l’un des taux les plus élevés du continent, et une demande annuelle avoisinant les 7 millions d’unités, l’Algérie dispose d’un débouché suffisant pour amortir une montée en puissance industrielle progressive plutôt que de dépendre d’exportations incertaines. Les emplois annoncés de 200 à 600 postes directs à terme, plus de 1 200 emplois indirects restent significatifs, et posent les fondations d’une filière qui, si le taux d’intégration suit son calendrier, pourrait faire émerger un « Made in Algeria » électronique crédible plutôt que symbolique.

La troisième lecture est plus régionale. L’implantation à Oran s’inscrit dans une compétition africaine pour attirer les investissements manufacturiers chinois, dans laquelle des pays ont déjà capté plusieurs implantations industrielles, notamment automobiles et électroniques. La capacité de production initiale de 2 000 unités par jour, appelée à tripler pour atteindre 6 000 téléphones quotidiens, positionne d’emblée Oran comme un site à vocation régionale plutôt que strictement domestique. Cette capacité vise, à terme, de se transformer en plateforme de réexportation vers l’Afrique subsaharienne et l’Europe, un rôle qui rehausserait sensiblement le positionnement géoéconomique de l’Algérie face à ses concurrents régionaux, et ferait d’Oran davantage qu’un simple site d’assemblage pour le marché national.

L’enjeu n’est ainsi pas l’inauguration elle-même, mais sa trajectoire. Une usine d’assemblage n’est qu’un point de départ ; c’est la vitesse à laquelle le taux d’intégration locale progressera qui dira si le partenariat Vivo-STI constitue une étape vers une souveraineté industrielle réelle, ou s’il reste, comme tant d’autres promesses de transfert technologique ailleurs sur le continent, cantonné au stade du montage.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici