Le Monde-Crédits: AFP, Créateur : FADEL SENNA

La chronique de Ouassim Mehadi

En envoyant 72 000 personnes franchir la frontière de Ceuta en deux jours, le Maroc exerce notoirement et vulgairement un chantage migratoire calibré, déclenché dans la foulée d’un geste diplomatique espagnol jugé indésirable par le Makhzen. Le voyage de Pedro Sánchez à Alger, le 20 juillet (premier déplacement d’un chef de gouvernement espagnol en Algérie depuis la rupture de 2022) a précédé de dix jours l’afflux le plus massif que l’enclave ait connu de mémoire récente. La coïncidence est trop nette pour n’être qu’un simple hasard de calendrier.

Ce n’est pas la première fois que Rabat instrumentalise ses frontières comme monnaie d’échange diplomatique. Ceuta 2021, après l’accueil du chef du Polisario dans un hôpital espagnol. Melilla la même année. Le procédé est rodé : ouvrir le robinet migratoire pour rappeler à Madrid qui tient les clés du contrôle des flux vers l’Europe, et le refermer une fois le message reçu. Une diplomatie de la vanne, où des dizaines de milliers de personnes servent de variable d’ajustement géopolitique.

Le problème, pour le Maroc, c’est qu’il joue cette carte en oubliant à quel point la partie lui est défavorable sur le terrain économique. Le Royaume n’est pas autosuffisant en électricité, et la tendance s’aggrave. Sur les cinq premiers mois de 2026, ses importations d’électricité ont grimpé de 43 % à 68,7 % selon les périodes de référence, tandis que ses exportations vers l’Espagne s’effondraient de plus de 44 %. La production marocaine, elle, patine : à peine 0,4 % de croissance à fin mai, contre 5,4 % un an plus tôt. Un chercheur de l’université de Navarre estime qu’une part considérable de l’électricité consommée au Maroc provient aujourd’hui de la péninsule Ibérique, et que 86 % des flux électriques échangés entre les deux pays depuis 2021 ont circulé dans le sens Espagne-Maroc.

Le gaz est un point plus sensible encore. Depuis 2022, la totalité du gaz importé par le Maroc transite par les terminaux espagnols et le gazoduc Maghreb-Europe, où il est regazéifié avant d’être acheminé vers le Royaume. Ce corridor a fonctionné à plus de 90 % de sa capacité annuelle en 2025. Ajoutons à cela que le Maroc absorbe 77 % des exportations espagnoles de gaz de pétrole liquéfié (le butane des cuisines marocaines, en somme) ainsi qu’une part significative du gazole et du fioul lourd vendus par l’Espagne à l’étranger.

L’absurdité de la « stratégie » marocaine

Autrement dit : au moment même où Rabat ouvre la vanne migratoire pour faire pression sur Madrid, c’est Madrid qui alimente une part croissante de l’énergie et du gaz du Royaume. Le rapport de force que le Maroc croit détenir grâce à sa frontière n’existe tout simplement pas sur le terrain énergétique; il est même inversé.

Le gouvernement espagnol ne s’y est pas trompé. Selon des révélations de la télévision publique TVE, confirmées ensuite par l’exécutif (présentées, avec la prudence de rigueur, comme une simple actualisation de routine), Madrid a demandé à ses opérateurs gaziers et électriques, Enagás et Red Eléctrica, de lui fournir des données actualisées sur les échanges avec le Maroc. On ne prépare pas ce genre de dossier par simple curiosité administrative. Le simple fait que l’hypothèse soit désormais documentée et chiffrée par les autorités espagnoles change la donne. Rabat a cru manier un levier à sens unique. Il découvre, ou feint de découvrir, que ce levier peut se retourner.

C’est là toute l’absurdité de la stratégie marocaine : instrumentaliser des vies humaines pour un gain diplomatique de court terme, au prix d’une exposition stratégique de long terme. Un pays qui dépend de son voisin pour une part croissante de son électricité et pour la quasi-totalité de son gaz importé n’a, objectivement, aucun intérêt à pousser ce voisin dans ses retranchements.

Le chantage migratoire n’est pas seulement une politique cynique à l’égard des populations qu’elle instrumentalise ; c’est aussi, du strict point de vue des intérêts marocains, un calcul dangereusement court-termiste. La diplomatie de la coercition migratoire, repose sur des fondations bien plus fragiles que ne veut le laisser croire la communication du Makhzen.

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