La chronique de Ouassim Mehadi

Deux semaines à peine après avoir aidé à passer quelque 72 000 de ses ressortissants vers l’enclave espagnole de Ceuta, le Maroc s’apprête-t-il à revivre le même scénario ? Les autorités espagnoles sont actuellement en alerte maximale. Un mot d’ordre circule sur les réseaux sociaux et les groupes WhatsApp (« 1508 », pour le 15 août) appelant à une nouvelle tentative massive de franchissement de la frontière. Ces canaux sont administrés depuis le territoire marocain. Que ce mot d’ordre relève en partie de la désinformation, mêlée à de véritables préparatifs logistiques (horaires, ravitaillement, annonces d’embarcations ou de palmes), ne change rien à l’essentiel : la certitude est que le Maroc Maroc exerce un chantage migratoire sur l’Europe.

La chronologie du 30 juillet dernier reste, à cet égard, accablante. En quelques jours, près de 72 000 personnes (en très grande majorité des jeunes Marocains) ont franchi la frontière terrestre ou rallié Ceuta à la nage, dans une ville qui ne compte que 83 000 habitants. Plus d’une centaine de personnes sont mortes noyées en tentant la traversée. La Guardia Civil affirme aujourd’hui que la frontière « reste fermée » ; le président de Ceuta assure qu’aucun passage n’est possible et réclame des renforts. Mais c’est précisément cette capacité de bascule (d’un contrôle absolu à un relâchement soudain) qui interroge. Une frontière qui se ferme et s’ouvre au gré des rapports de force diplomatiques n’est plus une frontière : c’est un levier.

Ce soupçon, Madrid ne le formule plus à demi-mot. Si un arrêt de la Cour suprême espagnole interdisant le renvoi immédiat des migrants arrivés par mer a pu servir de prétexte aux réseaux de passeurs, les autorités espagnoles pointent aussi, ouvertement, un relâchement délibéré de la vigilance côté marocain. Un pays qui peine structurellement à retenir une partie de sa jeunesse (prête à risquer sa vie en mer plutôt qu’à rester) dispose, de fait, d’un stock humain qu’il peut mobiliser ou contenir selon ses intérêts du moment. C’est cette instrumentalisation, plus que la crise migratoire elle-même, qui doit être nommée pour ce qu’elle est.

Vers la récidive du chantage migratoire  

Face à cette récidive, la classe politique espagnole se fracture entre fermeté déclarée et impuissance réelle. Le parti politique espagnol Vox réclame la suspension pure et simple de l’accord préférentiel entre l’Union européenne et le Maroc tant que Rabat ne « respectera » pas les frontières espagnoles ; le commissaire européen à la Migration évoque, timidement, une possible pression sur les visas et les échanges commerciaux. Mais ces menaces se heurtent, année après année, à la même réalité : le lobby sioniste marocain à Bruxelles, décrit par une enquête du quotidien espagnol ABC comme l’un des plus actifs d’Europe, a jusqu’ici toujours su préserver l’essentiel. Il a notamment permis le maintien des accords commerciaux avec l’Union, en dépit même d’un avis contraire de la Cour de justice de l’UE sur la question du Sahara occidental. C’est là que réside le véritable déséquilibre du rapport de force : d’un côté, un pays qui utilise la détresse d’une partie de sa jeunesse comme monnaie d’échange géopolitique ; de l’autre, une Union européenne qui dispose des instruments (visas, commerce, accords préférentiels) mais qui, jusqu’ici, a toujours préféré l’impuissance et le laxisme à la fermeté de principe.

Les analystes et responsables espagnols ne s’y trompent plus : le président de Ceuta lui-même parle désormais d’un partenaire marocain « non fiable », soupçonné de rechercher des concessions politiques par la gestion calculée des flux migratoires. Que le mot d’ordre « 1508 » se traduise ou non par une nouvelle vague de départs le 15 août, le mal est déjà fait : il aura suffi de deux semaines pour que la confiance, déjà fragile, se fissure à nouveau. Un partenariat stratégique qui repose sur la capacité de l’un des deux partenaires à ouvrir ou fermer une vanne humaine selon son calendrier diplomatique n’est pas un partenariat. C’est une dépendance que l’Europe, à force de renoncements, a fini par accepter comme une donnée structurelle; au prix, chaque fois, de vies humaines englouties en mer.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici