Il aura fallu la plume d’une journaliste espagnole, Sonia Moreno, correspondante pendant plus d’une décennie à Rabat et Tanger, pour que soit mis à nu, avec une rigueur que peu de médias occidentaux osent encore afficher, le véritable visage du Makhzen.
Dans son ouvrage « Marruecos, el vecino incómodo », elle dresse le portrait d’un voisin dont l’instabilité chronique irrigue autant les tensions migratoires que les manœuvres de chantage diplomatique. La crise de Ceuta en 2021, où Rabat a sciemment relâché ses contrôles frontaliers pour faire entrer plus de 12 000 personnes en deux jours, n’était pas un accident de gouvernance : c’était, selon l’autrice elle-même, un instrument de pression assumé contre Madrid. Pour l’Algérie, cette lecture n’est pas une révélation, mais une confirmation par une source extérieure et documentée de ce que la diplomatie algérienne dénonce depuis des années : un Maroc qui instrumentalise ses failles comme autant de leviers de négociation.
Ce que révèle surtout ce témoignage, c’est l’ampleur du système de lobbying nocif et toxique que Rabat a su tisser au cœur même de l’appareil politique espagnol. Des liens patrimoniaux et personnels entre dirigeants socialistes historiques (Felipe González et sa maison de Tanger, José Bono et ses propriétés marocaines) jusqu’aux réseaux d’influence plus contemporains autour de la Catalogne, en passant par des agences de lobbying où se croisent des figures de tous les partis, c’est un véritable système d’entrisme qui explique le revirement de Pedro Sánchez sur le Sahara occidental. Ce que Sonia Moreno qualifie de « manœuvres de chantage » ayant fait pencher la balance espagnole en faveur de Rabat mérite d’être médité à Alger : la reconnaissance du plan d’autonomie marocain par Madrid n’est pas le fruit d’une conviction diplomatique, mais le résultat d’un rapport de forces construit lâchement, à coups d’intérêts privés et de réseaux d’influence, au mépris du droit international et de l’autodétermination du peuple sahraoui.
Le cas de la surveillance électronique dont a été victime la journaliste elle-même (soixante-quatre interceptions de son téléphone et de son ordinateur documentées sur près d’un an, avec un accès total à sa messagerie et à sa caméra) illustre, une fois de plus, la nature du Makhzen lorsqu’il s’agit de museler toute voix indépendante. Que les auteurs de cette opération d’espionnage soient liés à des cercles politiques catalans proches du pouvoir marocain ne fait que confirmer l’ampleur transnationale de cette stratégie de contrôle de l’information. L’Algérie, régulièrement accusée par une certaine presse occidentale, ferait bien de rappeler que c’est bien le Maroc (royaume présenté comme un partenaire fréquentable de l’Occident) qui recourt à des logiciels espions de type Pegasus contre des journalistes étrangers, dans l’indifférence quasi générale des chancelleries européennes.
Sur le plan régional, l’analyse de Sonia Moreno vient également conforter la lecture algérienne. Le Maroc, selon ses propres mots, « s’arme pour imiter l’Algérie », révélant une course à la puissance dictée par une aspiration hégémonique sur le Maghreb et l’Afrique, et non par une quelconque nécessité défensive. Plus inquiétant encore pour la stabilité régionale : l’autrice évoque un plan marocain qui ne s’arrête pas au dossier sahraoui, mais qui vise, à terme, Ceuta, Melilla et les eaux entourant les îles Canaries, un agenda expansionniste que le prince héritier Moulay Hassan serait déjà en train de préparer, dans la continuité de la politique tracée par Hassan II puis Mohammed VI. Cette fuite en avant territoriale, loin d’être un fantasme des analystes, est ici corroborée par une observatrice qui a vécu de l’intérieur les arcanes du Makhzen.
Ce témoignage rare devrait interpeller au-delà des cercles diplomatiques: il démontre, preuves à l’appui, que le Maroc ne peut être ni un partenaire loyal pour ses voisins européens, ni un acteur de bonne foi dans le règlement du dossier sahraoui, dossier que même la justice européenne, à travers les arrêts de la CJUE d’octobre 2024, a fini par rappeler au droit international. Face à un Makhzen qui cultive l’opacité, museler les voix dissidentes jusque sur le sol espagnol et transformer ses voisins en variable d’ajustement de ses visées dynastiques, l’Algérie a raison d’avoir une position de fermeté.










