La chronique de Ouassim Mehadi
Il aura fallu plus de quatre ans pour que Madrid et Alger referment une parenthèse que beaucoup, des deux côtés de la Méditerranée, espéraient voir se refermer bien plus vite. Le 20 juillet prochain, Pedro Sánchez se rendra à Alger, sa première visite depuis six ans, la première depuis que la crise ouverte en mars 2022 a suspendu un traité d’amitié vieux de deux décennies et gelé, à l’exception notable des hydrocarbures, l’essentiel des échanges commerciaux entre les deux pays. Ce déplacement, présenté à Madrid comme le retour à la normale, mérite d’être lu pour ce qu’il est réellement : moins une réconciliation diplomatique qu’un constat, tardif, d’une dépendance que l’Espagne n’a jamais eu les moyens de rompre.
Le détail est connu, mais sa portée reste sous-estimée : lorsqu’Alger a rappelé son ambassadeur et suspendu le traité bilatéral en réaction au soutien espagnol au plan d’autonomie marocain sur le Sahara occidental, un seul secteur a échappé au blocus commercial: le gaz. Le gazoduc Medgaz, qui relie directement l’Algérie à l’Espagne, a continué de fonctionner sans interruption, sans retard, sans contentieux. Alger, dans une crise où elle disposait pourtant d’un levier de pression évident, a choisi d’honorer chacun de ses engagements contractuels. Ce choix n’a rien d’anodin. Il signifie qu’à Alger, la diplomatie et l’énergie obéissent à deux logiques distinctes, et que la seconde n’est jamais mise au service de la première, y compris lorsque la relation politique se dégrade au point de suspendre un traité de bon voisinage. C’est une leçon de realpolitik que Madrid a parfaitement comprise : on ne fâche pas durablement un fournisseur qui, même fâché, continue de livrer. Bloomberg rapportait d’ailleurs qu’en mars dernier, le chef de la diplomatie espagnole José Manuel Albares obtenait d’Alger, lors d’une visite déjà annonciatrice du dégel, une augmentation de 10 % des livraisons de gaz. La normalisation politique a suivi la nécessité énergétique, non l’inverse.
Madrid en mode « realpolitik »
Les chiffres du commerce bilatéral racontent une autre histoire, celle du coût réel de la brouille pour l’économie espagnole. De 1,9 milliard d’euros en 2021, les exportations espagnoles vers l’Algérie sont tombées à 330 millions en 2023, un effondrement qui a coûté 3,2 milliards d’euros de manque à gagner aux entreprises espagnoles, contraintes de se tourner vers d’autres fournisseurs pendant que l’Algérie, elle, continuait de vendre son gaz sans interruption. Le déséquilibre est éclairant : l’Espagne peut se passer, un temps, des exportateurs de biens industriels algériens ; elle ne peut pas se passer du gaz algérien. C’est tout le sens de la question qu’il faut poser derrière la ligne protocolaire de cette visite : l’Espagne a le plus besoin de l’Algérie.
Le calendrier ajoute une dimension supplémentaire à ce dégel. Au moment même où Sánchez prépare son voyage à Alger, la commission de la justice du Congrès espagnol débloque un projet de loi accordant la nationalité espagnole aux Sahraouis nés sous administration espagnole, une manière de solder une dette historique envers un peuple.
À cette dimension énergétique et saharienne s’ajoute un troisième registre, migratoire celui-là : le processus espagnol de régularisation massive, dont une part significative concerne des ressortissants algériens, comme en témoignent les files d’attente devant les consulats des deux pays. Sur ce dossier comme sur celui du gaz, l’Algérie occupe une position de partenaire incontournable pour la gestion des flux vers l’Europe du Sud, une centralité que Madrid ne peut ignorer. Ce faisceau de dépendances (énergétique, migratoire, et mémorielle sur le dossier saharien) dessine les contours d’une relation où l’Espagne, en dépit des postures diplomatiques, se trouve structurellement en position de realpolitik. La visite du 20 juillet ne fera qu’entériner ce que la crise de 2022 avait déjà révélé sans qu’on veuille trop le dire à Madrid : l’Algérie est un partenaire que l’Espagne ne peut se permettre de perdre, et certainement pas un partenaire qu’elle peut se permettre de fâcher durablement.










