Par Abdelkader Reguig*
À la veille du 5 juillet 2026, alors que l’Algérie célèbre le 64ᵉ anniversaire de son indépendance, une déclaration inattendue du chanteur Enrico Macias, né Gaston Ghrenassia à Constantine le 11 décembre 1938, suscite une vive émotion. Connu pour son répertoire nostalgique et son lien affectif avec l’Algérie, il a lancé une phrase qui résonne comme un regret historique : « On aurait dû choisir le camp de l’Algérie. »
« Mais à l’époque, je n’étais pas Enrico Macias. J’étais euh euh un membre de la communauté juive de Constantine un adolescent qui cherchait son chemin. Hum. On pouvait pas analyser. Ce qui a de de de terrible, c’est qu’on avait conscience qu’on avait des traditions communes avec les Algériens purs et que nous etions, nous aussi, des Algériens, mais comme on avait été euh à cause du décret crémieux, on a on a eu la nationalité française, lorsque la France s’est opposée à l’Algérie. Euh nous, on a Choisi le camp de la France parce que on était on avait euh mais normalement on aurait dü choisir le camp de l’Algérie parce qu’on était algérien, mais personne ne nous a informés. Personne ne nous a indiqué ce qu’il fallait faire. Avec les musulmans et les juifs et les chrétiens qui vivaient en parfaite harmonie quand il y a eu la guerre d’Algérie on était partagés entre le drapeau français des Pieds-Noirs évidemment qui souffraient de la même chose que nous. Les musulmans Certains qui ont choisi la France comme les harkis, les autres qui euh qui se rebelleaient contre euh la France et nous on était au milieu de tout ça, on savait pas quoi faire, parce que faut pas oublier que lorsque nous avons défendu et qu’on l’a payé dans notre sang le drapeau français, il y avait des d’autres Français qui ne nous acceptaient pas dans leur rang et qui étaient des fascistes et qui étaient des anti-juifs et des antisémites et j’ai pas peur de le dire »
Cette confession, aussi surprenante que tardive, interroge. Pour beaucoup, elle apparaît comme un repentir acceptable, mais difficilement tolérable au regard du silence observé durant des décennies. Car pendant que d’autres, comme Roger Hanin, ont choisi sans ambiguïté leur camp, Enrico Macias a continué à manifester son soutien aux sionistes, y compris à des figures politiques controversées telles que Benyamin Netanyahou et ses alliés, dont la politique meurtrière a fait, selon les chiffres, plus de 68 000 morts à Gaza et plongé ce territoire dans une crise humanitaire sans précédent.
L’artiste, qui se revendique aujourd’hui épris de justice, aurait pu, lui aussi, tourner le dos à cette idéologie. Mais son itinéraire contraste cruellement avec celui de Roger Hanin. De son vrai nom Roger Lévy, ce dernier est resté toute sa vie viscéralement attaché à sa terre natale. Sa volonté ultime fut d’être inhumé auprès de son père au cimetière juif de Saint-Eugène (Bologhine) à Alger, vœu exaucé en février 2015.
Au-delà de cette fidélité géographique, Roger Hanin a laissé une parole forte, qui éclaire d’un jour nouveau les racines d’une Algérie plurielle. Il déclarait : « Je suis juif et je dois une gratitude éternelle à l’Algérie d’avoir gardé sur sa terre et dans sa chair des centaines de milliers de juifs pendant des siècles. C’est cela l’Algérie… C’est cela l’Islam : le respect, la tolérance, l’amour. » Une déclaration qui n’est pas seulement un hommage, mais un rappel des liens indéfectibles entre communautés.
Cette relation de solidarité ne date pas d’hier. Durant la Seconde Guerre mondiale, sous le régime de Vichy, l’administration coloniale tenta « d’aryaniser » les biens des juifs d’Algérie. Commerces, terres et propriétés furent confisqués. Les autorités espéraient que les Algériens musulmans rachètent ces biens spoliés. Mais ce fut un échec retentissant : les Algériens musulmans opposèrent un refus catégorique, boycottant l’aryanisation. Beaucoup servirent de prête-noms légaux pour préserver les commerces de leurs voisins juifs, leur restituant intacts après la guerre. L’Association des oulémas musulmans algériens condamna fermement les lois antisémites, incarnant une fraternité que l’histoire n’a pas effacée.
Aujourd’hui, les paroles d’Enrico Macias, bien que tardives, peuvent être lues comme une prise de conscience. Mais elles ne pèsent guère face à l’exemple de Roger Hanin, qui fut, lui, un homme de parole et d’action. L’histoire retiendra que la tolérance n’est pas une posture, mais un héritage. Et que l’Algérie, dans sa diversité, reste une terre de mémoire et de dignité.
* Abdelkader Reguig: Analyste politique et ex-sénateur










