La chronique de Ouassim Mehadi

Il y a des affaires qui, à force de se répéter, finissent par dessiner un système. Celle qui éclate ce 30 juin ne fait pas exception. Le Parquet européen vient de confirmer la conduite de perquisitions en France et dans plusieurs autres pays du continent, dans le cadre d’une enquête portant sur l’usage (ou plutôt le mésusage) de fonds publics européens par l’ancien groupe parlementaire Identité et démocratie (ID), matrice politique dont le Rassemblement national fut l’un des piliers les plus visibles. L’enveloppe suspectée dépasse les 4,3 millions d’euros, détournés selon les enquêteurs entre 2019 et 2024. Le lecteur algérien, habitué à observer depuis des décennies les postures moralisatrices de l’extrême droite française sur la « bonne gestion », l’« ordre » et la « probité », appréciera l’ironie.

Le Rassemblement national n’a jamais caché son fonds de commerce idéologique : insulter sans arrêt les immigrés, la suspicion permanente envers les binationaux et la hiérarchisation implicite des français selon leurs origines. Ce discours, l’Algérie et les Algériens de France en connaissent le goût amer depuis longtemps, qu’il s’agisse des saillies contre les accords de 1968, des appels réguliers à leur remise en cause, ou de la rhétorique sur la « submersion migratoire » qui vise, sans grande subtilité, les binationaux franco-algériens en particulier. Ce parti qui prétend défendre l’argent du contribuable français contre des boucs émissaires désignés se retrouve aujourd’hui, lui, au cœur d’un soupçon de détournement de fonds publics, non pas nationaux, mais européens, c’est-à-dire ceux de l’ensemble des citoyens de l’Union.

L’affaire ne sort pas de nulle part. Elle prolonge une série de dossiers judiciaires qui collent à la formation lepéniste comme une seconde nature : les emplois fictifs d’assistants parlementaires européens, pour lesquels la cour d’appel de Paris doit précisément se prononcer le 7 juillet sur la situation de Marine Le Pen. Un procès en appel qui déterminera si la présidente d’honneur du parti pourra, ou non, se présenter à la prochaine élection présidentielle. Le calendrier judiciaire, en cette fin juin et ce début juillet, ressemble presque à un miroir tendu à un parti qui a bâti son ascension sur l’accusation permanente d’autrui.

Ce qui frappe, dans ce nouveau dossier, ce n’est pas la nouveauté du procédé mais sa répétition. Le groupe ID, dissous après les élections européennes de 2024 et remplacé par la formation Patriotes pour l’Europe, rassemblait les grandes formations de l’extrême droite continentale : le RN français, la Ligue italienne, l’AfD allemande. Une internationale de la préférence nationale qui, à en croire les investigations en cours, aurait su transformer les institutions européennes qu’elle dénonce à longueur de meetings en guichet de financement de ses propres réseaux. Le paradoxe est trop épais pour être ignoré : dénoncer Bruxelles le jour, en capter les subsides la nuit.

Une présidentielle sous le boisseau des juges

Pour un lectorat algérien qui observe la scène politique française avec la lucidité que confère la distance, cette affaire n’est pas un simple fait divers judiciaire parmi d’autres. Elle vient rappeler une évidence trop souvent estompée par la normalisation médiatique du RN ces dernières années : ce parti n’est pas seulement porteur d’un projet politique fondé sur l’exclusion et la suspicion identitaire, il traîne aussi, dossier après dossier, le soupçon d’une gestion peu scrupuleuse de l’argent public. Le racisme et le détournement de fonds ne sont pas deux scandales séparés : ils procèdent d’une même logique, celle d’un parti qui se pense au-dessus des règle/s qu’il prétend imposer aux autres.

Le RN affirme aujourd’hui disposer de sa meilleure chance historique de conquérir l’Élysée, porté par des sondages qui le placent largement en tête du premier tour. Mais cette dynamique électorale se heurte, mois après mois, à une accumulation de contentieux judiciaires qui interroge la solidité réelle du projet politique qu’il propose aux Français. Un parti qui aspire à gouverner un pays ne devrait pas avoir à répondre simultanément d’accusations de discrimination structurelle et de gestion douteuse de fonds publics européens. Que Marine Le Pen dénonce, comme à chaque nouvelle révélation, un « acharnement » ou une « opération de harcèlement » ne change rien au fond : les faits, eux, sont instruits par des magistrats, pas par des indignations de tribune.

L’Algérie n’a pas de leçon à recevoir d’un parti dont l’histoire, de Jean-Marie Le Pen à sa fille, s’est construite en partie contre elle. Mais elle a toute légitimité à observer, avec la distance critique qui s’impose, la manière dont ce mouvement, arrivé aux portes du pouvoir, échoue à se hisser au niveau d’exigence qu’il prétend incarner. Entre la haine qu’il diffuse et l’argent public qu’il est soupçonné d’avoir détourné, le Rassemblement national continue, sous les yeux de la justice européenne, d’écrire l’histoire de ses propres contradictions.

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