La chronique de Ouassim Mehadi
Les 24 dernières heures ont été marquées par deux visites officielles qui, sous des angles différents, illustrent une même dynamique : l’intensification des relations économiques entre l’Algérie et ses partenaires africains. D’un côté, le ministre nigérien des Mines, le Commissaire Colonel Abarchi Ousmane, entame une visite de travail de deux jours à Alger, inscrite dans le sillage des accords conclus lors de la récente Commission mixte algéro-nigérienne. De l’autre, le ministre algérien de l’Industrie pharmaceutique, Ouacim Kouidri, a reçu sa homologue kényane, Regina Akoth Ombam, pour discuter de la création d’unités de production au Kenya. Ces rencontres, apparemment sectorielles (mines d’un côté, pharmacie de l’autre) sont en réalité les pièces d’un même puzzle géopolitique : celui du rôle stratégique de l’Algérie sur la scène économique du continent.
Ce réveil s’inscrit dans un contexte continental transformé par la création de la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf), dont l’Algérie a officiellement entamé la mise en œuvre le 1er novembre 2024. Signé à Kigali en 2018 et ratifié par Alger en 2020, cet accord prévoit l’élimination progressive des droits de douane sur 90 % des lignes tarifaires, créant un marché unique de 1,3 milliard de consommateurs. Pour un pays historiquement tourné vers l’Europe et le monde arabe, c’est une mutation majeure. L’Algérie, qui avait tardé à ratifier le traité, semble désormais décidée à en saisir toutes les opportunités, comme en témoigne l’accélération récente de ses partenariats sud-sud.
La visite du ministre nigérien est à cet égard emblématique. Elle fait suite à la signature, en mars 2026 à Niamey, d’une vingtaine d’accords couvrant l’énergie, les infrastructures, la santé et l’industrie. Mais au-delà des protocoles, c’est le retour sur le devant de la scène de deux mégaprojets qui marque les esprits : le gazoduc transsaharien et la route transaharienne. Le premier, long de plus de 4 000 kilomètres, doit relier les gisements nigérians aux marchés européens via le Niger et l’Algérie. Après des décennies d’atermoiements, le lancement des travaux sur le tronçon algérien en juin 2026 a donné un signal fort. Le second, la route transsaharienne, est tout aussi stratégique pour désenclaver le Sahel et fluidifier les échanges commerciaux. Ces projets, gigantesques par leur ampleur et leur coût (estimé à 20 milliards de dollars pour le gazoduc), sont autant de paris sur l’avenir intégré du continent.
Un pôle d’expertise
Parallèlement, la coopération avec le Kenya dans le secteur pharmaceutique ouvre un autre front, moins spectaculaire mais tout aussi significatif. Elle traduit la volonté algérienne de se positionner comme un pôle d’expertise et de production à l’échelle africaine, bien au-delà de ses frontières maghrébines. L’exportation de médicaments, la création d’unités de production et l’élaboration d’un mémorandum entre les agences nationales des deux pays montrent qu’Alger entend jouer la carte de l’innovation et du transfert de technologies. Dans un contexte où l’Afrique cherche à réduire sa dépendance aux importations de produits de santé, cette initiative répond à une attente continentale forte.
Cette effervescence diplomatique et économique ne saurait occulter les défis persistants. La sécurisation du gazoduc transsaharien, qui traversera des zones où opèrent groupes armés et réseaux de contrebande, demeure une préoccupation majeure. Enfin, le projet rival de gazoduc atlantique, piloté par le Maroc, pourrait diviser les investisseurs . Enfin, la mise en œuvre effective de la ZLECAf suppose des réformes douanières et une harmonisation réglementaire encore perfectibles. Ces obstacles, réels, n’ont toutefois pas entamé la dynamique actuelle : l’Algérie semble avoir pris la mesure de son poids géographique et énergétique, et entend désormais le faire valoir sur l’échiquier continental, à l’heure où l’Afrique construit son destin économique.










