La chronique de Ouassim Mehadi
Alors que l’Europe cherche à réduire sa dépendance aux géants numériques américains avec des initiatives comme l’adoption de Qwant (un moteur de recherches français) au Parlement européen, si de rares pays africains à l’image de l’Algérie et de l’Afrique du Sud, ont fait d’énormes progrès en matière de souveraineté numérique, la majorité des autres pays africains se trouvent confrontés à un défi structurel : celui de bâtir une souveraineté numérique sur un continent où les infrastructures restent fragiles et les investissements étrangers dominent largement le paysage. Depuis plusieurs années, la majorité des États africains dépendent massivement des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) et des géants chinois (Huawei, Alibaba, Tencent, Baidu) pour leurs services de cloud, de messagerie, de recherche en ligne et d’intelligence artificielle. À l’image de l’Europe avec Google, qui capte environ 90 % des parts de marché sur le Vieux Continent, l’Afrique subit une asymétrie encore plus marquée : dans de nombreux pays, l’usage de moteurs de recherche locaux ou régionaux (comme Ixquick ou Mozi) reste confidentiel, et les infrastructures de données sont très majoritairement hébergées hors du continent. Cette dépendance expose les États africains à des risques en matière de souveraineté des données personnelles, de sécurité nationale et de régulation économique, d’autant que peu de pays disposent encore de législation comparable au règlement général sur la protection des données (RGPD) européen ou au Digital Services Act.
Les talons d’Achille de la majorité des pays africains en matière de souveraineté numérique sont bien plus profonds que ceux de l’Europe : il s’agit d’un déficit chronique d’infrastructures locales (fibre optique, centres de données, câbles sous-marins), d’un accès inégal à l’électricité et à Internet haut débit, ainsi que d’une fuite des capitaux numériques vers l’extérieur. Si l’Union africaine a adopté en 2020 la Stratégie de transformation numérique pour l’Afrique (2020-2030) et que des projets comme le câble 2Africa (mené par Meta, MTN, Orange et d’autres) améliorent la connectivité, la propriété et la gouvernance des données restent largement externes. Selon un rapport de l’Internet Society (2025), moins de 10 % des données générées en Afrique sont hébergées sur le continent. De plus, la quasi-totalité des grandes plateformes de cloud (AWS, Azure, Google Cloud) ne disposent que de rares zones de disponibilité en Afrique (notamment en Afrique du Sud). À cela s’ajoute la domination des paiements numériques par des acteurs étrangers (Visa, Mastercard, PayPal), au détriment de solutions locales comme M-Pesa (Kényan) ou Wave (Sénégalais), pourtant innovantes.
Une course mondiale à l’innovation
Comme en Europe, l’Afrique peine à produire ses propres semi-conducteurs, ses modèles d’IA ou ses moteurs de recherche souverains : le continent ne compte que quelques startups prometteuses (notamment en Algérie,, au Nigeria, Kenya, Rwanda et Tunisie), mais le chantier est immense dans la course mondiale à l’innovation numérique. Face à ce constat, plusieurs défis majeurs se dessinent pour une authentique souveraineté numérique africaine. D’abord, la nécessité de créer un marché unique numérique africain, inspiré du marché unique numérique européen, afin de mutualiser les infrastructures, harmoniser les cadres juridiques (protection des données, cybersécurité, fiscalité du numérique) et encourager les champions locaux. Ensuite, l’urgence d’investir massivement dans les centres de données régionaux (comme ceux de Raxio Group ou d’Africa Data Centres) et les câbles sous-marins appartenant à des consortiums africains. Par ailleurs, l’Afrique doit promouvoir des alternatives open source et des logiciels libres, à l’image de la stratégie open source de la Commission européenne, mais en l’adaptant à des contextes de ressources limitées (ex. : cloud souverain basé sur Nextcloud, moteur de recherche local avec YaKoma au Burkina Faso). Enfin, des initiatives de formation massive aux compétences numériques (IA, cybersécurité, administration des données) sont indispensables pour ne pas rester éternel consommateur de technologies conçues ailleurs. Comme le rappelle la controverse européenne sur la « puce locale » (impossible à produire entièrement sur un seul continent), l’Afrique doit aussi privilégier les partenariats équitables plutôt qu’un repli autarcique. L’enjeu n’est pas de rejeter les acteurs étrangers, mais de faire émerger un écosystème où les Africains contrôlent enfin leurs données, leurs algorithmes et leur avenir numérique.










