La chronique de Ouassim Mehadi

L’Algérie ne veut plus seulement exporter ses hydrocarbures. Elle entend exporter des produits innovants issus de l’intelligence artificielle, sa technologie et son savoir-faire. Plusieurs analyses positionnent d’ailleurs le pays comme un futur pôle régional d’IA, fort de sa masse universitaire, de ses ingénieurs formés et de sa position géographique à la jonction de l’Afrique et de la Méditerranée. Le potentiel est réel. Mais le potentiel n’est pas un destin. Car les défis demeurent considérables. La recherche fondamentale a de grandes ambitions affichées. La connectivité internationale des chercheurs algériens (leur capacité à publier, à collaborer, à s’insérer dans les réseaux mondiaux de l’innovation) demeure un immense défi. Il y a d’ailleurs un effet silencieux dans l’architecture mondiale du numérique qui ne s’exerce pas par la force, mais par le langage ou plutôt par l’absence de certaines langues dans les espaces où se construit l’avenir.

L’intelligence artificielle, telle qu’elle se déploie aujourd’hui, parle majoritairement anglais. Elle pense en anglais, code en anglais, et relègue le reste du monde à un statut de consommateur passif d’une technologie qu’il n’a pas produite. Pour l’Algérie, comme pour l’ensemble du monde arabophone, cette réalité n’est pas une fatalité. C’est un défi stratégique. Et des réponses commencent à émerger. La plus emblématique est venue d’Ouargla. Le chercheur Mouissat Rabah Abderrahmane, de l’Université Kasdi-Merbah, a développé « Ara-Code-7B », un modèle d’IA capable de générer, suggérer et simplifier du code informatique en langue arabe. Sa récente adoption par la plateforme mondiale Featherless-AI n’est pas un fait divers technologique. C’est une validation internationale qui hisse un chercheur algérien au rang des contributeurs actifs de l’innovation planétaire. Et c’est, surtout, un signal : l’excellence n’a pas de latitude. La portée d’Ara-Code-7B dépasse la prouesse technique. Jusqu’ici, la quasi-totalité des modèles de programmation en IA fonctionnaient en anglais, condamnant des millions d’étudiants, de développeurs et de chercheurs arabophones à apprendre dans une langue étrangère les outils qui façonnent leur époque. Un étudiant de Constantine, de Nouakchott ou du Caire pourra désormais assimiler des concepts aussi complexes que l’analyse de données ou l’apprentissage automatique dans sa propre langue. Ce n’est pas seulement une commodité pédagogique. C’est un acte de souveraineté cognitive, la capacité d’un peuple à produire, transmettre et maîtriser le savoir dans sa propre langue, sur ses propres termes. Car c’est bien de souveraineté qu’il s’agit, dans son acception la plus contemporaine.

Une ambition institutionnelle

La souveraineté numérique ne se décrète pas dans les textes de loi. Elle se construit dans les laboratoires, dans les universités, dans les incubateurs. Elle suppose une chaîne complète : la recherche fondamentale qui produit les modèles, l’écosystème entrepreneurial qui les transforme en usages, et la politique publique qui finance et oriente l’ensemble. L’Algérie a engagé cette chaîne. Elle ne l’a pas encore bouclée. ProtoMarket, dont la deuxième édition se tiendra fin juin sous l’égide du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, illustre l’ambition institutionnelle. Ce concours national ne s’arrête pas à l’idée ou au concept : il exige un prototype fonctionnel et un modèle économique identifié. Les lauréats les plus prometteurs bénéficient de financements significatifs et d’un accompagnement sur mesure, en contrepartie d’un engagement à créer leur start-up. C’est un contrat vertueux entre l’État et le jeune créateur, et sa singularité tient précisément à cette exigence de preuve : on ne vient pas avec un rêve, mais avec une démonstration. L’objectif affiché par les pouvoirs publics (porter à 20 000 le nombre de start-up algériennes d’ici 2029) s’appuie sur des dispositifs concrets dont ProtoMarket constitue l’un des fers de lance. Derrière ces initiatives, une ambition plus large prend forme.

 

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