La chronique de Ouassim Mehadi

Pendant que les tambours de guerre résonnent sur les rives du Golfe, pendant que les prix du pétrole s’emballent et que la directrice du FMI agite le spectre d’une inflation mondiale incontrôlable, un appel téléphonique discret mais lourd de sens a été passé depuis Téhéran vers Alger. Abbas Araghchi, chef de la diplomatie iranienne, a choisi de composer le numéro d’Ahmed Attaf. Pas celui de Paris. Pas celui de Londres. Pas celui de Berlin. Celui d’Alger. Ce détail, que les chancelleries occidentales liront peut-être en diagonale, mérite au contraire qu’on s’y arrête longuement. Il dit, mieux que n’importe quel discours officiel, ce que représente l’Algérie dans l’architecture diplomatique mondiale : une adresse que l’on appelle quand on cherche sincèrement la paix.

Il faut replacer ce geste dans son contexte pour en mesurer toute la portée. Depuis les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran le 28 février dernier, la région du Golfe vit sous la menace permanente d’un embrasement généralisé. Un cessez-le-feu tient, mais à peine. Des attaques contre des navires commerciaux près du détroit d’Ormuz, des frappes sur des infrastructures pétrolières aux Émirats, des tensions qui font trembler les marchés mondiaux : le monde retient son souffle. Dans ce contexte explosif, l’Iran tend la main vers l’Algérie pour faire le point sur les initiatives diplomatiques en cours. Ce n’est pas un hasard. C’est le fruit d’une réputation bâtie patiemment, sur des décennies, à force de constance et de cohérence.

Car la diplomatie algérienne n’a pas découvert hier les vertus du dialogue et de la non-ingérence. Ces principes ne sont pas des postures conjoncturelles adoptées selon les vents géopolitiques du moment. Ils constituent l’ossature même de la politique étrangère algérienne, forgée dans le creuset de la guerre de libération nationale et théorisée dès l’indépendance. L’Algérie a souffert dans sa chair de ce que signifie une ingérence étrangère. Elle en a tiré une doctrine : les peuples règlent eux-mêmes leurs affaires, et quand ils ont besoin d’aide, c’est d’une médiation honnête et désintéressée dont ils ont besoin, non d’une tutelle déguisée en bienveillance.

Cette doctrine, l’Algérie l’a appliquée avec une remarquable constance dans les crises qui ont traversé son voisinage immédiat et au-delà. Dans la crise libyenne, Alger a toujours plaidé pour un dialogue inter-libyen sans ingérence extérieure, refusant de cautionner les aventures militaires qui ont finalement plongé ce pays dans le chaos.

Défense du droit international

Au Mali et dans le Sahel, l’Algérie a initié et accompagné des processus de paix, notamment l’Accord d’Alger de 2015, au prix d’un engagement patient et d’une diplomatie de proximité que les partenaires internationaux ont fini par reconnaître. Sur la question palestinienne, Alger n’a jamais varié d’un iota : deux États, le droit international, la fin de l’occupation. Pas de calculs, pas de marchandages. Une position de principe, répétée inlassablement même quand elle n’est pas populaire dans certaines capitales.

Ce que dit Ahmed Attaf à son homologue iranien ce lundi 4 mai n’est donc pas une improvisation. Lorsqu’il réaffirme la « conviction profonde » de l’Algérie quant à la nécessité d’une solution diplomatique, lorsqu’il exprime l’espoir de voir le cessez-le-feu consolidé pour « jeter les bases d’un processus politique » garantissant une paix durable, il est fidèle à la même position de principe qui n’a jamais changé de tonalité. C’est précisément cette continuité qui fonde la crédibilité algérienne. On sait ce qu’Alger pense. On sait ce qu’Alger ne fera pas. Et cette prévisibilité, dans un monde diplomatique où le double langage est souvent élevé au rang d’art, vaut de l’or.

Le contexte international rend cette posture encore plus précieuse. Alors que Donald Trump prépare son déplacement en Chine pour rencontrer Xi Jinping, que les grandes puissances manœuvrent en coulisse avec leurs intérêts économiques et stratégiques comme boussoles, l’Algérie offre quelque chose de rare : une médiation sans agenda caché. Elle ne convoite pas le pétrole iranien. Elle ne cherche pas à étendre une zone d’influence militaire. Elle n’a pas de contentieux historique à régler ni de dette géopolitique à honorer. Cette neutralité bienveillante, adossée à une solidarité tiers-mondiste sincère et à une lecture lucide des équilibres régionaux, fait d’Alger un interlocuteur que toutes les parties peuvent approcher sans craindre d’être trahies.

La directrice du FMI a averti que le monde courrait à la catastrophe économique si la guerre au Moyen-Orient se prolongeait. Cent vingt-cinq dollars le baril, inflation déréglée, récession mondiale : le tableau qu’elle brosse est sombre. Pendant que les économistes calculent les scénarios du pire et que les militaires cartographient les théâtres d’opération, l’Algérie, elle, fait ce qu’elle a toujours fait : elle téléphone, elle écoute, elle parle, elle convainc. Elle œuvre dans l’ombre patiente du dialogue, convaincue que chaque guerre finit par une table de négociation et qu’autant commencer par là.

Dans un monde qui manque cruellement de boussoles morales en politique étrangère, la constance algérienne est une force tranquille. Et les appels qui arrivent à Alger depuis les capitales en crise en sont la meilleure démonstration.

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