Contribution de: Abdelkader Reguig*

À nos frontières, une guerre discrète mais impitoyable fait rage. Le général Chanegriha tire la sonnette d’alarme : les couteaux s’aiguisent, et la récréation doit cesser.

C’est un avertissement solennel, à peine voilé, qu’a lancé le général d’armée Saïd Chanegriha. Devant un parterre de hauts responsables militaires et politiques réunis à l’ouverture des travaux du colloque national intitulé « L’approche algérienne pour la construction de la sécurité et de la paix en Afrique », présidée par le Général d’Armée Saïd Chanegriha au Club national de l’Armée à Beni Messous, le mardi 21 avril 2026. Le chef d’état-major de l’Armée nationale populaire a choisi des mots pesés, presque cliniques, pour décrire une réalité explosive : juste de l’autre côté de nos frontières, des puissances étrangères sont en train de jouer une partie dangereuse.

« Les problématiques sécuritaires en Afrique ne sont plus uniquement le résultat de facteurs internes », a-t-il martelé. Traduction : derrière les guerres civiles, les coups d’État et les insurrections qui déchirent le Sahel se cachent aujourd’hui des agendas extérieurs imbriqués, des rivalités de puissance et une discrète mais féroce recomposition des équilibres géopolitiques.

« Conflit discret dans sa forme, mais profond dans ses enjeux »

Le général a qualifié cette dynamique d’« imbrication », un terme technique pour une réalité brutale. À nos frontières sud, ce ne sont plus seulement des groupes armés ou des ethnies qui s’affrontent. Ce sont des intérêts stratégiques mondiaux : contrôle des ressources minières, routes migratoires, influence régionale.

Et c’est là que le bât blesse.Certaines nations seraient en train d’affûter leurs armes , parfois discrètement, parfois au grand jour pour déstabiliser notre environnement immédiat. Le général Chanegriha l’a dit sans le nommer : des acteurs extérieurs exploitent les fragilités institutionnelles, soufflent sur les divisions politiques, et n’hésitent pas à soutenir des séparatismes ou à imposer des faits accomplis en l’absence de tout consensus national.

En clair : pendant que nous regardons ailleurs, on tisse des toiles. Pendant que certains croient à des crises « locales », des puissances rivales redessinent la carte.

« Je tire la sonnette d’alarme » : la patience algérienne a des limites

Derrière le langage diplomatique du chef militaire, une mise en garde perce avec netteté. « La sensibilité de la région par ses tensions trop proches » n’échappe à personne à Alger. Mais il ne s’agit plus seulement d’observer. L’heure est à l’action.

« Je tire la sonnette pour mettre un frein à la récréation », pourrait-on résumer en reprenant l’état d’esprit qui souffle sur l’état-major. L’expression n’est pas de trop : les jeux d’influences à nos portes ont assez duré. L’Algérie, qui a longtemps joué la carte de la médiation discrète, semble désormais prête à hausser le ton.

Le colloque de Beni Messous, intitulé « L’approche algérienne pour la construction de la sécurité et de la paix en Afrique », n’est pas un énième séminaire académique. C’est une prise de position stratégique. Le général Chanegriha en a posé les fondations : renforcement des capacités nationales, rejet des solutions imposées de l’extérieur, primauté du dialogue , mais un dialogue armé d’une volonté ferme de ne plus se faire dicter sa politique de voisinage.

Frontières poreuses, armes qui circulent : le danger est à nos portes

Ce que le chef d’état-major n’a pas dit explicitement, mais que tous les analystes présents dans la salle ont entendu, c’est que le Sahel est devenu un laboratoire de guerres par procuration. Derrière chaque rébellion, chaque groupe armé, se profilent souvent des intérêts étrangers. Les rapports de renseignement évoquent des flux d’armes, des financements occultes, des conseillers militaires « indépendants » qui ne le sont que de nom.

La vulnérabilité de certaines régions, institutions faibles, États fragiles, frontières poreuses , est une aubaine pour ces puissances. Le général l’a rappelé : elles cherchent à « influencer les trajectoires des États », parfois en créant des structures parallèles, parfois en jouant la carte ethnique ou confessionnelle. Toujours avec le même objectif : verrouiller l’accès aux ressources ou contrer l’influence d’un rival.

L’Algérie change de braquet : fin de la dépendance, place à la résilience

Face à ce constat que beaucoup qualifient d’alarmiste mais que le général assume pleinement, la réponse algérienne se veut claire. Il ne s’agit plus d’être spectateur. L’Afrique doit construire ses propres solutions, et l’Algérie entend peser de tout son poids dans cette construction.

« Consolider les capacités nationales », « renforcer la résilience », « rejeter les logiques de dépendance » : les mots du général Chanegriha sont des pavés dans la mare des partenariats asymétriques. L’idée est simple : un pays qui dépend d’un autre pour sa sécurité n’est jamais vraiment souverain.

Et sur ce terrain, l’Algérie a des atouts. Sa diplomatie historique, son armée aguerrie, sa position géographique au carrefour du Maghreb et du Sahel. Mais aussi sa capacité à parler à tous les acteurs, sans exclusive. C’est cette « approche algérienne » que le colloque de Beni Messous entend préciser, loin des effets d’annonce, dans le sérieux des travaux d’experts et d’universitaires.

En présence du Premier ministre : un signal politique fort

La présence à cette ouverture du Premier ministre, accompagné de hauts responsables de l’État, de conseillers de la présidence, de membres du gouvernement et de nombreux cadres militaires, n’a rien d’anodin. C’est l’ensemble de la ligne dirigeante qui était réunie pour écouter ce message.

Car ce que dit le général Chanegriha, c’est que les jours où l’on pouvait jouer au chat et à la souris aux portes de l’Algérie sont comptés. La récréation est finie. La sonnette d’alarme a été tirée. Reste à savoir si les puissances étrangères, qui affûtent leurs couteaux dans l’ombre du Sahel, l’entendront avant qu’il ne soit trop tard.

Une chose est sûre : Alger ne regardera plus les bras croisés. Et ce colloque, au-delà des protocoles et des communications académiques, en est l’acte fondateur.

*Abdelkader Reguig: Analyste politique , ex-sénateur

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