La chronique de Ouassim Mehadi
Alors que la guerre s’intensifie dans le Golfe, et que le détroit vital d’Ormuz se transforme en nasse, une voix s’élève depuis l’Afrique pour proclamer la fin d’un monde. « Rupture historique », clame Farid Ghezali, secrétaire général de l’Organisation africaine des pays exportateurs de pétrole (APPO). Derrière les chiffres (un Brent qui flirte avec des sommets jamais-vus depuis des mois), c’est une bascule tectonique qu’il décrit. Car ce n’est pas le baril qui manque, c’est la route. Le détroit d’Ormuz, par où transite un tiers du GNL mondial, est paralysé. Les géants saoudiens et qataris sont à l’arrêt. Et soudain, les regards se tournent vers l’ouest. Vers cette façade atlantique qui, du Nigeria à l’Algérie en passant par l’Angola, pompe et exporte loin du chaos au Moyen-Orient. L’Afrique, qui dans le passé était une simple variable d’ajustement, devient le pivot d’un nouvel ordre énergétique.
Mais pour transformer l’essai, il faut des tuyaux. Et c’est là que le projet Transsaharien (TSGP) sort de l’ombre. Vieux serpent de mer vieux de plusieurs décennies, ce pipeline de 4 200 km entre Nigeria et Algérie via le Niger renaît de ses cendres. Les travaux débuteront après le ramadan 2026 pour une mise en service prévue en 2029, pour acheminer 30 milliards de m³ de gaz vers l’Europe. Une échéance qui tombe à pic alors que l’Europe, privée de gaz russe et désormais inquiète pour ses approvisionnements qataris, cherche des alternatives stables.
L’éditorial de Ghezali a ceci de lucide qu’il enterre le projet concurrent porté par le Maroc, jugé « utopique ». Trop long, trop coûteux, trop politique avec ses détours par le Sahara occidental. À l’inverse, le TSGP joue la carte de la ligne droite. Une ligne qui traverse le Sahel, certes, région instable s’il en est, mais qui a le mérite d’exister et de bénéficier désormais d’un volontarisme algérien sans faille.
La construction du mastodonte de 4 200 km permettra de sécuriser l’Europe en énergie, cliente finale, qui vise la neutralité carbone en 2050. Les 30 prochaines années verront encore une demande soutenue, et chaque mètre cube vendu doit servir à bâtir des écoles, des hôpitaux, des usines. En clair, il s’agit de monétiser l’urgence pour préparer l’après. Le pari est ambitieux. Mais alors que le détroit d’Ormuz reste sous les bombes et que le baril flambe, l’Afrique tient là une occasion de transformer sa manne fossile en véritable souveraineté. En attendant, la manne tombe déjà. Les revenus spot du GNL nigérian grimpent de 25 %, ceux du brut algérien de 18 %.
L’Europe annonce une hausse de 30 % de ses achats d’urgence, l’Asie de 40 %. Des chiffres qui donnent le tournis et pourraient, à terme, renflouer des caisses d’État mises à rude épreuve par des années d’investissements en berne. L’Algérie, selon les projections de l’APPO, verrait ainsi son PIB bondir de trois points. Une aubaine qui, qui sera bien gérée, pour financer la diversification économique tant attendue et réduire la dépendance chronique du continent aux aléas des cours mondiaux. Si la géographie offre un tracé direct, la réalité sécuritaire reste un défi quotidien.
Pas moins de 1 800 kilomètres traversant le Nord Niger restent à achever. L’urgence géopolitique et la flambée des prix pourraient agir comme un catalyseur, incitant les partenaires internationaux à sécuriser ce qui deviendrait l’artère énergétique la plus stratégique du continent.










