La chronique de Ouassim Mehadi
Dans les salons officiels, une réunion d’ordinaire technique prend une dimension éminemment stratégique. Autour de la table, le commissaire européen à l’Énergie, Dan Jorgensen, et les ministres algériens des Hydrocarbures et de l’Énergie, Mohamed Arkab et Mourad Adjal, cosignent un message qui dépasse le cadre d’un simple dialogue de haut niveau : l’Europe a besoin de l’Algérie, et elle le dit clairement. À l’heure où Bruxelles s’est fixé l’objectif de tourner définitivement la page du gaz russe d’ici 2027, une autre inquiétude grandit dans les capitales européennes : celle de remplacer une dépendance par une autre. Le GNL américain, qui représentait 60 % des importations européennes de gaz liquéfié au troisième trimestre 2025, inquiète autant qu’il approvisionne. Dans un climat de tensions transatlantiques ravivées, Washington n’est plus perçu comme un simple fournisseur, mais comme un partenaire incertain.
C’est dans ce contexte que l’Algérie réapparaît sur le devant de la scène. Non pas comme une solution de secours, mais comme une option de raison. Car Alger n’est pas un nouveau venu. Partenaire historique de l’Europe, le pays a maintenu pendant des décennies des livraisons stables via ses deux artères vitales que sont les gazoducs Transmed et Medgaz. En 2025, 20,1 milliards de mètres cubes ont ainsi transité vers l’Italie, tandis que l’Espagne voyait l’Algérie détrôner les États-Unis au rang de premier fournisseur de GNL. Plus significatif encore : 95 % des exportations algériennes de GNL ont été absorbées par le marché européen l’an dernier. De la France au Royaume-Uni, en passant par la Turquie et l’Italie, les cargaisons algériennes dessinent une carte de la sécurité énergétique européenne. Avec 47 navires méthaniers à destination de l’Italie en 2025, soit 21 % du total, Alger prouve qu’elle peut monter en cadence sans rupture, sans chantage, sans surenchère.
Ce jeudi, l’Europe ne s’est pas contentée de prendre acte. Elle a officialisé un basculement stratégique. Dan Jorgensen a salué l’Algérie comme un « fournisseur fiable et durable », et appelé à davantage d’investissements européens dans le secteur des hydrocarbures algérien. Derrière la langue diplomatique du communiqué conjoint, une réalité s’impose : dans un monde où l’énergie est devenue une arme, l’Algérie incarne une exception. Celle d’un partenaire prévisible.
Mais le gaz n’est plus l’horizon unique. L’Europe, qui veut verdir son mix, regarde aussi vers le Sud pour l’hydrogène et les énergies renouvelables. Le projet SoutH2 Corridor, examiné lors de la réunion, vise à créer un pont d’hydrogène entre les deux rives de la Méditerranée. Avec ses ressources solaires immenses et ses infrastructures déjà existantes, l’Algérie va devenir le poumon vert de l’Europe de demain. Loin des postures, Alger construit patiemment sa crédibilité. Ni naïf, ni agressif. Constant. Et c’est précisément cette constance qui, dans la tempête, lui donne du poids. L’Europe, échaudée par ses dépendances passées, cherche moins des fournisseurs que des piliers. L’Algérie, elle, s’impose comme l’un d’eux. À force de livrer sans jamais rompre, elle est devenue plus qu’un partenaire : une sécurité et stabilité énergétique.










