La chronique de Ouassim Mehadi

L’image est forte, presque symbolique d’un changement d’ère : le géant Stellantis réunissait ses fournisseurs italiens à Turin. L’objectif est de convaincre que l’avenir de leurs composants se joue désormais sur l’autre rive de la Méditerranée, en Algérie. Ce qui pourrait ressembler, pour un œil non averti, à une délocalisation, est en réalité le premier acte d’une transformation profonde : le passage de l’Algérie d’un simple marché de consommation à une véritable base manufacturière intégrée. Pendant trop longtemps, l’industrie automobile en Algérie a été synonyme de « montage » pur et simple. Un modèle souvent critiqué, où l’on se contentait d’assembler des kits importés sans réelle valeur ajoutée locale. Aujourd’hui, le paradigme a changé. L’engagement de Stellantis à renforcer son intégration locale n’est pas une simple promesse commerciale, c’est une mise en conformité avec la volonté ferme des autorités algériennes de bâtir une industrie pérenne. L’arrivée de l’équipementier italien Sigit, spécialiste des composants plastiques, marque ce virage stratégique. En s’installant à Orbassano puis à Oran, Sigit n’apporte pas seulement des machines ; il apporte un savoir-faire. En s’associant à l’entreprise publique algérienne Siplast, le groupe italien crée un précédent : un partenariat public-privé (PPP) tourné vers l’exportation et l’intégration profonde. Ce n’est plus seulement Fiat qui s’installe, c’est tout un écosystème qui s’enracine. L’usine d’Oran ne se contentera pas de fournir Stellantis ; elle a vocation à devenir un pôle attractif capable d’équiper d’autres géants, comme la future usine Hyundai. On ne parle plus de « comptoirs de vente », mais de « joyaux technologiques ».

L’Algérie, nouveau poumon du « Made in Italy »                                                           Sur l’échiquier géopolitique, cette alliance s’inscrit dans le cadre ambitieux du « Plan Mattei ». Ce projet, porté par Rome, vise à faire de l’Afrique un partenaire stratégique plutôt qu’un simple réservoir de ressources. Pour les entrepreneurs italiens comme Pierangelo Decisi, directeur de Sigit, l’Algérie est devenue un « pays stratégique ». Le discours de Decisi tranche avec le pessimisme ambiant. Là où certains politiciens ou syndicats italiens crient à la délocalisation, lui parle de survie et de croissance. « J’ouvre une usine en Algérie pour éviter de licencier des employés à Turin », affirme-t-il avec pragmatisme. La logique est implacable : face à la crise du marché européen et aux coûts de l’énergie, l’Algérie offre une alternative salvatrice. Avec une énergie compétitive et une proximité géographique immédiate, elle permet aux entreprises italiennes de rester dans la course mondiale. C’est la naissance d’un axe Alger-Turin où la compétitivité de l’un assure la pérennité de l’autre. La conjoncture actuelle nous impose de repenser le concept de travail dans un monde globalisé. L’usine d’Oran ne doit pas être vue comme la concurrente de celle de Turin, mais comme sa partenaire de croissance. L’exemple de la « Fiat Grande Panda » est ici révélateur. Ce véhicule, produit à Oran, est spécifiquement calibré pour les familles nombreuses du marché nord-africain. En créant ce produit là où se trouve la demande, Stellantis ne retire rien à l’Italie ; il crée un nouveau marché.

Cette stratégie de « croissance partagée » génère des bénéfices concrets : 200 emplois directs créés par Sigit en Algérie, des carnets de commandes remplis pour les centres de conception en Europe, et une stabilité économique renforcée pour les deux nations. L’Algérie apporte son énergie et ses matières premières ; l’Italie apporte son ingénierie et son expérience industrielle. L’initiative de Stellantis et le courage des sous-traitants comme Sigit démontrent que l’industrie de demain ne se fera pas contre les territoires, mais avec eux. En transformant l’Algérie en une plateforme industrielle capable de rayonner sur toute l’Afrique, Stellantis répond à une double exigence : la souveraineté industrielle de l’Algérie et la résilience économique du « Made in Italy ». Si la levée de boucliers en Italie témoigne de la peur du changement, la réalité du terrain, elle, est bien plus optimiste. L’Algérie n’est plus seulement une destination d’investissement, elle est devenue le moteur nécessaire pour stabiliser une industrie européenne en quête de second souffle. C’est cela, la véritable intégration : construire ensemble, pour gagner ensemble.

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