La chronique de Ouassim Mehadi

Le centre de gravité de l’acier mondial glisse assurément du Pacifique vers le Sahara.  C’est le pari titanesque que lance l’Algérie avec la mine de Gara Djebilet. Longtemps endormi sous les sables de l’extrême Sud-Ouest, ce géant de fer s’éveille, et avec lui, c’est toute la tectonique des plaques géopolitique des matières premières qui tremble. Pendant des décennies, le marché mondial du fer a été la chasse gardée d’un triumvirat quasi inébranlable : l’Australie, le Brésil et la Chine. Aujourd’hui, Gara Djebilet et ses 3,5 milliards de tonnes de réserves agissent comme un véritable brise-glace.

En activant ce gisement, l’Algérie ne se contente pas d’extraire du minerai ; elle offre à la Chine, son partenaire stratégique, une alternative vitale pour briser sa dépendance vis-à-vis de l’Australie, dans un contexte de tensions croissantes entre Pékin et Canberra. Nous assistons ici à une mutation historique : le passage d’une Algérie « puissance énergétique », portée par le gaz et le pétrole, à une Algérie « puissance minérale ». Dans la guerre mondiale pour les ressources, le fer reste l’armature de toute transition, et l’Algérie vient d’en devenir l’un des arsenaux majeurs.

Mais l’enjeu n’est pas que mondial, il est viscéralement africain. Gara Djebilet est le pivot d’une « colonne vertébrale » logistique : une ligne ferroviaire de 950 kilomètres qui arrime désormais le Sud-Ouest algérien à la Méditerranée. Ce rail n’est pas qu’un transporteur de minerai ; c’est un outil de projection de puissance vers le Sahel.

En visant l’autosuffisance pour économiser 1,2 milliard de dollars d’importations annuelles, l’Algérie sécurise sa souveraineté industrielle. Surtout, elle devient le « fournisseur de métal » pour les grands chantiers d’infrastructures du continent. À l’heure où l’Afrique refuse de n’être qu’un réservoir de matières brutes, l’Algérie montre la voie avec un projet intégré, de la mine de Tindouf aux usines de transformation de Béchar et d’Oran. Plus qu’une mine, Gara Djebilet est l’acte de naissance d’une nouvelle profondeur stratégique algérienne.

Enfin, ce projet est une victoire technologique qui se transforme en levier de soft power. Longtemps, la haute teneur en phosphore de ce fer a servi de prétexte à l’immobilisme. Aujourd’hui, grâce à une coopération technologique Sud-Sud inédite avec la Chine, l’Algérie a levé le verrou de la déphosphoration. C’est la revanche de la géologie sur l’histoire : réussir là où d’autres avaient renoncé.

Cette maîtrise technique place l’Algérie aux avant-postes de la sidérurgie « verte ». En couplant ses réserves massives de fer à ses ambitions de leader dans l’hydrogène vert, le pays se positionne au cœur de la décarbonation industrielle mondiale. L’Algérie ne subit plus la qualité de son sol, elle impose sa solution. Gara Djebilet nous rappelle ainsi que la géopolitique est une affaire de vision et de temps long. Entre souveraineté retrouvée, désenclavement régional et innovation technologique, le Sahara algérien est en train de forger, au sens propre comme au figuré, l’ossature du monde de demain.

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